Le triste destin d'Abraham Blatière

   
    Que s'est-il réellement passé dans la nuit du 23 au 24 avril 1703 dans la petite cabane dite "du Mellin" en plein milieu des marais de petite Camargue, dans le sud du Gard ? Cette nuit-là, plusieurs jeunes hommes des environs s'y retrouvent clandestinement et l'un d'eux, Abraham Blatière, va le payer cher.

    Abraham Blatière est doublement mon ancêtre à la 12e génération (je descends de deux de ses filles). Il est né vers 1674, sans doute au milieu du marais de la Souteyranne (aujourd'hui sur la commune voisine de Saint-Gilles) où ses parents, Adam Blatière et Anne Devic louaient une pêcherie. Le couple a déjà plusieurs enfants dont Jacques, Antoine, Anne, Marie et Bonne. Abraham perd sa mère très jeune puisqu'en 1677 Adam Blatière se remarie avec Jeanne Maruéjol avec laquelle il aura au moins quatre autres enfants. Malgré des conditions de vie qui peuvent nous sembler très précaires aujourd'hui, la famille possède quelques biens comme le montre l'inventaire après-décès d'Adam Blatière en 1693.

Carte de Cassini (XVIIIe). Le bourg du Cailar est au nord-ouest, les marais de la Souteyranne au sud-est

    En 1685, comme la majorité de la population des environs, la famille Blatière est contrainte d'abjurer le protestantisme suite à la révocation de l'Edit de Nantes. Cette conversion au catholicisme ne sera que de façade chez beaucoup de huguenots et Jacques Blatière, le frère aîné d'Abraham, fuit la France pendant quelques années sans doute pour la Hollande où trouveront refuge certains habitants du Cailar.

    En août 1702, la population du Cailar est secouée par l'affaire de l'assassinat d'un noble local, le baron de Saint-Cosme. Ancien protestant mais converti zélé, il persécute tous ceux qu'il soupçonne d'être de "mauvais catholiques". Le meurtre fait suite à l'assassinat, un mois auparavant, de l'abbé du Chaila dans les Cévennes. Les assassins de Saint-Cosme sont connus : ce sont des jeunes du Cailar et de Vauvert et plusieurs sont en fuite, ayant rejoint les rangs des rebelles cévenols que l'histoire appellera les Camisards.

    C'est dans ce contexte tendu, au début de l'année 1703, qu' Abraham trouve une place de valet de ferme au Mas de Bourry, au sud du Cailar. Elis Gras, le fermier qui administre le domaine, engage Abraham contre un gage de 20 écus, ce qui est peu. Mais Elie Gras se justifie en déclarant qu'en échange, il prend à la charge du domaine les terres appartenant à Abraham. En fait, Elie Gras, lui aussi pourtant probablement ancien protestant, veut tout simplement avoir à l'œil ses employés et ne leur donner que le strict minimum en ces temps troublés.

    C'est ainsi qu'Abraham, sa femme Jeanne Rigal qu'il a épousée 7 ans auparavant et leurs trois filles, Elisabeth, Madeleine et Anne, s'installent dans une petite cabane de roseaux au Bourry.

Le bourg du Cailar au nord, le Bourry au sud sur la carte de Cassini (XVIIIe). Environ 6 km séparent les deux lieux

  Le mot cabane est bien à prendre au sens propre. Ces habitations qui parsèment la Camargue sont de véritables personnages de notre histoire. Attestées au moins depuis le 16e siècle, construites en roseaux (alors que les mas sont en pierres), on sait qu'elles pouvaient être de forme ronde ou allongée. Les fameuses cabanes de gardian actuelles en sont leurs descendantes. Malheureusement, du fait de leur fragilité, les anciennes cabanes ont laissé peu de traces. Les plus importantes sont indiquées sur la carte de Cassini au XVIIIe siècle car elles constituent des marqueurs topographiques forts.

Cabanes représentées sur une carte de la Camargue de 1584

    Le lundi 23 avril 1703, à 8h du matin, lorsque son patron l'envoie chercher des bœufs pour le labourage, Abraham se rend à pied vers la cabane dite "des Iscles". Mais arrivé là-bas, il apprend que le bouvier se trouve plus loin, dans une autre cabane, celle de "Buisson Gros". On lui prête alors un cheval pour traverser le marais.

    Il est midi lorsqu'Abraham passe près d'une cabane appelée "de la Roudelle". Devant la cabane, un apprenti bouvier nommé Bourrely lui annonce qu'en réalité, le bouvier que cherche Abraham n'est pas du tout à Buisson Gros et qu'il est tout simplement absent. Mais ce qui attire l'attention d'Abraham, c'est un homme qui sort de la cabane. Cet homme, Abraham le connaît: c'est Samuel Chauvat, que tout le monde surnomme Samuélet ("petit Samuel"). Ce fils de berger est connu chez les anciens protestants. Il a vécu à Genève mais surtout, en janvier 1703, il s'est illustré lors d'une bataille entre les Camisards et les troupes du roi en, selon la légende, tuant d'un coup de fronde un capitaine du roi.

    Samuel demande à Abraham de l'attendre. Abraham remarque tout de suite que Samuel tient un trident, objet habituel en Camargue, mais qu'il porte aussi à la ceinture deux pistolets alors que le port d'armes est interdit. Samuel donne un de ses pistolets à Abraham et enfourche un cheval qui l'attend en dehors de la cabane.

    Les deux hommes se rendent au marais de l'Escamandre qui borde la cabane de la Roudelle. Là, ils rencontrent un bouvier. Samuel, descendant de cheval, rassure le bouvier effrayé par leurs armes en lui baisant la main et en lui disant "n'aie pas peur". Puis ils longent le marais et se dirigent vers l'ouest. Durant leur course, ils sont reconnus par plusieurs témoins qui attestent que Samuel et Abraham portent chacun un pistolet à la ceinture. Retournés à la cabane de la Roudelle pour y rendre leurs chevaux,  ils y retrouvent plusieurs hommes. Abraham connaît bien cinq d'entre eux dont Jacques Bouzanquet et Pierre Devic, originaires du Cailar comme lui. Par contre deux des hommes lui sont étrangers et ils portent un fusil. Tous sont d'origine protestante et font partie de la troupe de camisards de Samuelet . Les familles Bouzanquet et Devic sont mêmes impliquées dans l'assassinat du Baron de Saint-Cosme.

Carte de Cassini (XVIIIe). Abraham Blatière part du Bourry (au nord) pour se rendre au lieu-dit Anglas (au sud) où se trouve la cabane de la Roudelle. Le marais de l'Escamandre se trouve en bas à gauche de la carte.

    Les hommes se rendent ensuite dans une cabane dite "du Mellin" où ils mangent et boivent du vin apporté par un complice de Samuélet. Un des hommes fait le guet devant la porte de la cabane et menace de son fusil plusieurs bouviers soupçonneux qui s'approchent d'un peu trop près. Avant d'aller dormir, les hommes prient et c'est alors que Samuélet et Jacques Bouzanquet annoncent qu'ils prévoient d'assassiner Florimond, le nouveau chef des milices catholiques qui terrorise le secteur. Après leur forfait, Samuélet souhaite rejoindre une troupe de plus de cinq cents hommes qui doivent "descendre" (sans doute des Cévennes).

    C'est à ce moment-là que d'après ses dires, Abraham Blatière prend peur et souhaite quitter ses compagnons. Samuélet change alors de ton : il menace Abraham de le ligoter s'il ne reste pas.

    Le lendemain, vers 8h, Samuel est averti par un complice qui fait le guet sur le toit que des hommes approchent de la cabane. En effet, à l'aube, deux bourgeois de la ville de Saint-Gilles ont appris que Samuélet et quelques uns de ses hommes étaient dans une cabane dans les marais. Accompagnés d'une cinquantaine d'hommes, ils décident d'aller les capturer. C'est alors que Samuel, Abraham et leurs compagnons sortent de la cabane, prêts à se défendre. Comprenant qu'ils sont trop peu nombreux, Abraham et les autres décident très vite de fuir à travers les marais. Poursuivis, ils ne seront pas rattrapés. Il faut se rappeler qu'Abraham Blatière est né au milieu des marais et qu'il les connaît comme sa poche.

    Abraham regagne aussitôt sa cabane au Mas de Bourry où l'attendent sa femme et ses filles. Il est trempé et doit se changer. A Elie Gras qui lui demande des comptes sur son absence, il répond qu'il avait des choses à faire et qu'il lui rendra les jours perdus.

    La vie reprend alors son cours au Mas de Bourry mais Abraham na va pas faire mystère longtemps de son escapade aux côtés de Samuel Chauvat. D'après un gardian du coin, Louis Registeau, Abraham se vante de faire partie des Camisards. On le prévient de faire attention, mais Abraham n'écoute pas. Dans tous les cas personne ne le dénonce, soit par peur, soit par connivence silencieuse.

   Ce qui va faire réagir les autorités, c'est le meurtre d'un soldat irlandais catholique près du mas Bourry. Tout le monde se doute que l'assassin est un berger du mas, Adrien Trial. Abraham Blatière, qui connaît bien Trial, ne cache pas sa satisfaction devant le crime et se moque même de la victime. D'après un bouvier du mas, il aurait dit en riant avec un charretier "Ce soldat voulait faire le coquin, le voilà bien accommodé !"

    Finalement le 5 mai 1703, Abraham Blatière et Adrien Trial sont arrêtés au Mas de Boury. Elie Gras, voyant la milice arriver au mas, déclare ignorer les agissements de ses valets, prétendant qu'ils ne les aurait certainement pas gardés à son service.

    Abraham Blatière est alors conduit à Saint-Gilles, un village proche du Cailar, où il subit un premier interrogatoire. Puis le 15 mai, il est emprisonné à Nîmes, dans les prisons du château. Le 17 mai, il y subit d'autres interrogatoires durant lesquels il va à plusieurs reprises se contredire, disant qu'il portait une arme et puis finalement non, ou prétendre ne pas se souvenir de certains éléments. Les aveux sont obtenus sous la torture et les rapports d'interrogatoire contiennent mot pour mot les cris de douleur que pousse l'accusé qui supplie Dieu de lui accorder toute sa Miséricorde.

    Toute la question de cette affaire est de savoir si Abraham Blatière a réellement été menacé par Samuelet dans la nuit du 23 au 24 avril 1703 ou s'il est resté dans la cabane de son plein gré. Il faut rappeler que Samuelet était une figure connue dans la région et qu'en le suivant, Abraham savait à quoi s'attendre. En arrivant devant la cabane de La Roudelle, il aurait pu continuer son chemin mais il a préféré attendre Samuelet puis partir avec lui. Abraham Blatière savait également que des témoins le verraient armé. Il est possible qu'il ait pris vraiment peur quand Samuelet a émis l'intention d'assassiner Florimond mais d'après certains témoins il s'est ensuite ouvertement vanté de faire partie des Camisards.

    Convaincu d'attroupement illicite, de port d'armes et de complicité avec un fanatique (Samuelet), Abraham Blatière est d'abord condamné à être rompu vif le 24 mai mais sa peine est commuée en pendaison. Il est exécuté le 25 mai 1703 sur la place du Marché à Nîmes après avoir reçu la visite d'un confesseur. Son corps est exposé durant la journée à la sortie de la ville, le long de la route qui mène à Alès pour dissuader d'autres jeunes hommes de suivre son chemin. Ses biens sont confisqués et il laisse donc dans la misère une veuve et trois orphelines dont la dernière n'avait que six mois.
    Adrien Trial, condamné seulement pour port d'armes, sera envoyé aux galères où on perd sa trace.

    Le hameau du mas Bourry, ou Mas Bourrie existe toujours. Il se situe au sud du Cailar le long de la D104.



SOURCES

Interrogatoire d'Abraham Blatière, archives départementales du Gard B 2819 (religionnaires et camisards).
Testament d'Adam Blatière, 1693, chez Me François REYNAUD, notaire au Cailar 2E75 159

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